Mon système IA va trop loin
Mon système IA va trop loin.
Il contient des fichiers qui expliquent qui je suis et ce que je fais, et parce que j’ai une légère obsession à vouloir tout calibrer au cordeau, j’ai même documenté comment je m’adresse à chacun de mes clients.
Au début, les gens trouvent ça génial. Puis ils voient les fichiers. Ils découvrent que j’ai écrit si j’utilise le tutoiement ou le vouvoiement avec ce client, le niveau de distance professionnelle et la posture que j’adopte pendant les échanges. Ils n’osent pas toujours le dire à voix haute, mais je vois bien qu’ils se demandent si tout cela ne va pas trop loin. Si on a vraiment besoin de tout ça.
Et je suis bien d’accord avec eux. Ce n’est pas moi qui ai besoin de tout ça.
Toutes ces informations sont déjà dans ma tête. Je n’ai pas besoin d’une prothèse numérique pour me rappeler qui je suis avant de répondre à un mail.
Je pense que le terme de « second cerveau » nous induit en erreur. On imagine un outil construit pour assister notre mémoire, ce qui n’est pas mon cas.
Le système sert de contexte de travail à mon agent IA.
Sans système, chaque fois que je demande à une IA de répondre à un mail, je corrige (tout le temps), je soupire (beaucoup) et je finis (souvent) par écrire moi-même la moitié de la réponse.
Je cherche donc à lui recréer une mémoire permanente : l’objectif du projet, l’historique des décisions, mon rôle et le ton que j’emploie. Je dois rendre lisible par la machine ce qu’un collaborateur apprendrait progressivement en travaillant avec moi.
Sans cela, impossible de lui confier une tâche de bout en bout.
C’est ainsi que mon agent IA peut répondre à un mail sans tomber dans l’habituelle bouillie professionnelle politiquement correcte et dénuée de tout intérêt.
Ce travail de systématisation a un effet de bord positif. Pour expliquer quelle posture adopter, je dois comprendre ce que je cherche à obtenir, ce que je refuse de sacrifier et mettre des mots sur ce que j’apporte à mes clients.
Mais ce travail de documentation finit aussi par modifier ma façon de travailler.
Aujourd’hui, j’enregistre toutes mes réunions. Je n’en suis pas encore à poser mon téléphone sur la table à chaque conversation, mais à chaque appel, j’ai dans un coin de ma tête la même question insidieuse : « Est-ce que ce ne serait pas mieux d’enregistrer cet appel ? »
En réunion, je reformule parfois une décision déjà claire pour les humains parce qu’un agent relira l’enregistrement. Je récapitule pour quelqu’un qui n’est pas dans la pièce. Je parle à un futur lecteur artificiel.
Et honnêtement, ce n’est peut-être pas plus mal. Reformuler les décisions et vérifier que tout le monde a compris la même chose sont de bonnes pratiques. Je serais stupide de les rejeter parce qu’une machine m’y pousse.
Ça ne veut pas dire que la machine est neutre.
Dans un essai consacré aux outils qui enregistrent automatiquement les conversations, l’autrice Joan Westenberg écrit ceci, je traduis :
« Quand un outil de prise de notes par IA apparaît, les coulisses disparaissent : on est toujours sur le devant de la scène, toujours en représentation, toujours en train d’entrer dans l’archive. »
Son outil enregistre une interaction ; moi, je choisis le contexte donné à mon agent. Mais dès qu’on sait qu’une trace sera relue, on parle autrement.
Quand je parle aux humains dans la pièce, je prépare déjà la lecture qu’en fera la machine.
Mon agent fantôme fait peut-être de moi une meilleure professionnelle.
Et je me demande si ce système ne commence pas, lui aussi, à réécrire mon fichier de fonctionnement.