Ne dites plus « mon agent IA »
Personnaliser son IA donne l'illusion de la maîtriser. En réalité, quatre couches invisibles décident à votre place, et le jour où elle agit mal, c'est votre nom qui est engagé.
L’incident
Curieusement, pour deux adeptes de l’IA, Jean-Baptiste et moi sommes partisans de la doctrine « Il est urgent d’attendre ».
Face aux promesses des OpenClaw, Hermès et autres assistants IA auto-apprenants, qui se souviennent de vous, anticipent vos besoins, agissent à votre place, nous avons tout documenté : objectifs annuels, préférences, méthodes de travail. Il ne restait plus qu’à brancher ce second cerveau artificiel, d’un clic.
Les premiers résultats étaient à la hauteur de la promesse… jusqu’à ce qu’ils ne le soient plus. Nos assistants, jusque-là redoutablement pertinents, donnaient des réponses creuses. Des mots en russe ou en chinois se sont glissés dans nos mails. Une mise à jour nocturne des modèles avait changé leur comportement, nous forçant à reconfigurer nos prompts (NdlR : instructions envoyées à l’IA).
Rien de critique en apparence. Mais c’était un premier signe de dépendance aux conditions imposées par les fournisseurs d’IA. Contrairement à une application classique, impossible de refuser la mise à jour, puisque les anciennes versions sont dépréciées dès la sortie de la nouvelle, ni de savoir ce qui a changé. Il ne reste que l’ajustement empirique, jusqu’à la prochaine mise à jour.
C’était le signal d’un glissement silencieux. Habitués à la pertinence de l’IA, notre vigilance s’était relâchée — pilote automatique. Il a fallu une anomalie flagrante pour s’en apercevoir. Combien d’hallucinations (NdlR : fausse information produite par l’IA) plus discrètes avaient déjà influencé nos décisions ?
C’est l’effet Sixième Sens. Dans ce film de Shyamalan sorti en 1999, un psychiatre incarné par Bruce Willis tente d’aider un petit garçon. À la chute, on découvre que le personnage principal était mort depuis le début, et tout le film se relit autrement. Ce caractère chinois dans nos mails ? Le signe qu’un paramètre d’entrée était déjà là, avant qu’on configure quoi que ce soit.
D’où vient ce paramètre d’entrée ? Sommes-nous, comme les spectateurs d’un film, condamnés à l’illusion de la liberté, ou peut-on reprendre la main sur notre IA ?
En 2026, selon l’Apec, un cadre sur deux utilise l’IA générative dans son travail, contre à peine plus d’un tiers un an plus tôt. Chez Accenture, la maîtrise de l’IA est désormais évaluée en entretien annuel.
L’IA s’est imperceptiblement glissée dans la prise de décision, à tous les niveaux.
Le prompt est la partie émergée de l’iceberg
Partout, le même discours circule : l’IA est une technologie neutre ; la qualité des réponses dépend de la qualité des questions. Si l’IA vous déçoit, formez-vous. Apprenez à la paramétrer. Assurez-vous que l’humain reste dans la boucle.
Toute une discipline s’est bâtie là-dessus. D’abord le prompt engineering : l’art de parler à l’IA : lui donner un rôle, du contexte, une tâche précise, des contraintes, comme on brieferait un nouveau collaborateur. Puis le context engineering, un cran au-dessus : transformer la connaissance de l’entreprise en actif pérenne, une mémoire qui s’enrichit au fil du temps. Et désormais le harness engineering : concevoir l’environnement entier autour du modèle, les outils auxquels l’IA peut se connecter.
Toute cette maîtrise a une limite : en 2025, OpenAI a provoqué un tollé en annonçant du jour au lendemain le lancement de GPT-5 et le retrait de GPT-4o, alors que le nouveau modèle répondait de façon fondamentalement différente de son prédécesseur.
Ce discours sur la responsabilité individuelle n’est pas neutre : il rappelle les débats autour du Digital Services Act, applicable depuis février 2024, qui impose aux grandes plateformes des obligations de transparence et de modération des contenus contre les fake news.
Or, OpenAI, qui répond en tout point à la définition d’une grande plateforme numérique avec ses 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires, n’est-elle pas la première à garder secret le fonctionnement de ses modèles propriétaires, et à assumer leurs hallucinations ?
Les 4 paramètres d’entrée
« Notre IA » résulte de quatre strates en cascade.
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Tout en bas : le Large Language Model, le modèle d'IA construit par un laboratoire. C'est le patrimoine génétique de l'IA. Entraîné sur une masse de textes, il en hérite la vision du monde : une façon d'écrire, de classer, de hiérarchiser, quelle que soit la langue dans laquelle on l'interroge. Ce patrimoine dépasse les données d'entraînement : certains laboratoires y encodent leurs valeurs. Anthropic a publié début 2026 une « constitution morale » qui définit Claude avant même sa première réponse. L'IA reste le reflet d'une civilisation et de ses cultures.
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Au-dessus : le system prompt, la configuration injectée par le fournisseur du modèle. C'est la personnalité de l'IA. Un fournisseur peut y superposer ses propres instructions : sujets autorisés, mode d'expression. Posez la même question de société à Claude et à Grok, l'IA qu'Elon Musk a lancée en 2023 en réaction à ce que son camp moquait sous le surnom de « WokeGPT ». La comparaison des deux réponses suffit.
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Encore au-dessus : le harnais, l'équipement dont un éditeur enveloppe l'IA. C'est le comportement de l'IA. Il ajoute une couche de consignes qui définit ce que l'IA peut faire (génération d'images, recherche en ligne, documents) et dans quel environnement. Un même modèle, dans deux applications, n'a pas les mêmes capacités.
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Et tout en haut : le user prompt, la marge d'action laissée à l'utilisateur, et qui est présentée comme la plus déterminante. Il ne permet pas de modifier le raisonnement et le comportement de l'IA, mais de l'orienter vers une action.
Cela ne veut pas dire une absence totale de maîtrise, ni un effort de configuration vain. C’est un prérequis pour réussir ses automatisations : l’enjeu d’efficacité que la plupart recherchent, pour l’instant.
Le véritable enjeu : une IA de plus en plus autonome et proactive. Les laboratoires visent déjà à doter chaque humain d’un double numérique capable d’agir en notre nom.
Laisseriez-vous « votre » IA signer à votre place ?
On compare souvent l’IA à un collaborateur virtuel. Avec un humain, la responsabilité se partage, ou s’assume par accord tacite. Avec l’IA, cet accord est rompu. Vous rédigez un mémo avec l’IA ? C’est votre nom dessus. Pas celui d’OpenAI.
L’agentique dote l’IA de capacités d’action croissantes : envoyer des mails, remplir des documents, effectuer des achats, alors que la décision reste difficilement auditable. En 2024, Air Canada a dû honorer un remboursement indu promis par son propre chatbot. Dans une organisation qui déploie des dizaines d’agents, à l’ère du shadow AI (NdlR : l’utilisation d’IA par des collaborateurs sans l’approbation de la direction informatique), la responsabilité n’est pas optionnelle.
Au-delà de l’entreprise, c’est une question de contrat social. Nos civilisations ont mis des siècles à bâtir des mécanismes, sociaux ou légaux, pour reconnaître la légitimité d’une source ou d’une action.
Certains pays franchissent déjà le pas avec l’IA. En Argentine, le président Milei a déposé fin mai 2026 un projet de loi créant une nouvelle catégorie juridique : la « société automatisée » (non-human corporation), une entité opérée par des agents IA, sans actionnaire humain obligatoire, à responsabilité plafonnée.
« Ce qui est inédit, c’est donner à un agent IA sa propre personnalité juridique, avec une responsabilité limitée et sans exiger un humain derrière, résume l’avocat Pablo Serdán. C’est une expérience, pas la copie d’un modèle éprouvé. »
Si le projet passe, ce sera une première mondiale.
Sur le plan technique, d’autres réponses, issues des technologies de la blockchain, existent déjà : le Zero-Knowledge Proof pour prouver son identité sans la révéler, ou encore les Soulbound Tokens pour attacher une preuve à une identité non-transférable. La blockchain pourrait-elle devenir l’infrastructure sociale native des agents ?
À condition que chaque humain soit convaincu d’être le propriétaire de « son » agent IA.
Article rédigé par Julie Baillon et Jean-Baptiste Durand, en collaboration avec nos IA.